La récente campagne océanographique menée au large de Mayotte met en lumière plusieurs formes d’inégalités au sein des équipes embarquées, tant sur le plan de la parité que sur le plan socio-professionnel. Si la recherche scientifique se veut universelle, la vie à bord d’un grand navire reste, elle, traversée par des rapports hiérarchiques et sociaux hérités de la marine marchande (Flécher, 2021).
Une parité quasi absente dans l’équipage maritime : Selon les observations réalisées durant la mission, la composition de l’équipage met immédiatement en évidence une absence de parité. Sur environ cinquante marins, seuls deux postes opérationnels sont occupés par des femmes, réparties entre les services machine et pont. Plusieurs facteurs structurels expliquent cette faible représentation. D’une part, les contraintes inhérentes au métier – rotation de l’ordre de deux mois en mer suivies de deux mois à terre – sont perçues comme difficilement compatibles avec des projets de vie familiale. Cette organisation, qui limite la présence au foyer, constitue un frein majeur pour de nombreuses professionnelles souhaitant concilier carrière maritime et responsabilités familiales. Cependant, les femmes sont en théorie traitées au même titre que les hommes, y compris sur le plan salarial. A contrario, dans la marine marchande, les femmes marins peuvent être exposées à une plus grande précarité contractuelle : elles occupent deux fois plus souvent des emplois en CDD que leurs homologues masculins, d’après Grövel et Stevanovic (2017). D’autre part, la répartition genrée varie selon les départements du navire. Si la présence féminine progresse lentement dans les équipes du pont, les effectifs restent quasiment inchangés en machine, demeurant moins attractifs pour les candidates. Ainsi, malgré une évolution positive dans certains secteurs, l’équilibre femmes-hommes à bord demeure largement insuffisant, reflétant à la fois des contraintes opérationnelles et des barrières socio-professionnelles persistantes. Comme le note Flécher (2021), la navigation reste marquée par une culture virile et verticale, où “le pont appartient aux hommes” et où les trajectoires féminines, bien que réelles, demeurent exceptionnelles.
Une parité largement respectée chez les scientifiques : A l’opposé, l’équipage scientifique affiche une répartition beaucoup plus équilibrée. Les chef.fes de missions formaient un binôme mixte, et les responsables de quarts, réparti.e.s en 3 binômes, étaient eux aussi mixtes. Bien que la répartition ne soit pas parfaitement équilibrée dans chaque groupe opérationnel (déterminé par les spécialités de recherche et d’instrumentation utilisée), la composition globale comprend autant de femmes que d’hommes et la parité est respectée.
Des inégalités contractuelles au sein même de l’équipage : Au-delà des inégalités de genre, la campagne souligne également des écarts notables entre les statuts des marins selon leur nationalité. Le Marion Dufresne, propriété des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) et armé par Louis Dreyfus Armateurs, compte en effet un équipage franco-malgache. Lorsque le Marion Dufresne était armé par la CMA-CGM (2014), ces différences de statut ont été rendues possibles par l’immatriculation du navire au Registre international français (RIF). Il autorise l’emploi jusqu’à 65 % de main-d’œuvre non européenne, rémunérée aux conditions du pays d’origine, sans bénéficier du droit du travail français. Les marins sont employé.e.s par des intermédiaires : des agences dites de manning (Flécher, 2018). Ainsi, les officiers français.e.s bénéficient d’un rythme de travail de 2 mois embarqués et 2 mois de congés payés, tandis que les marins malgaches enchaînent des contrats de 5 mois en mer consécutifs, suivis de seulement 2 mois à terre, non rémunérés, durant lesquels ils doivent trouver un autre travail. Ces différences s’accompagnent aussi d’écarts salariaux, renforcés par les organismes employeurs distincts. Ces écarts dessinent une hiérarchie contractuelle et salariale structurelle à bord, une inégalité “légale”, mais moralement questionnable. Une cloison culturelle qui s’accentue Les repas, autrefois pris en commun, se déroulent désormais en groupes séparés, en raison de régimes alimentaires et de quantités servies différents. Les officiers, pour la grande majorité française, prennent leur repas ensemble, au même service que l’équipe scientifique. Le reste de l’équipage mange dans un autre endroit, à d’autres horaires. Cette séparation limite les moments de partages, pourtant essentiels à la cohésion à bord selon les codes culturels français.
Participation locale : une présence encore limitée : Malgré une mission spécifiquement dédiée à la surveillance volcanique et aux risques à Mayotte, la participation locale reste faible. Seuls deux mahorais.e.s natifs.ves et trois résident.e.s participaient à cette campagne, un chiffre qui interroge sur l’intégration locale dans les projets scientifiques liés au territoire. Un questionnement déjà soulevé dans d’autres contextes ultramarins, où la recherche reste majoritairement métropolitaine dans sa conception et sa gouvernance.
